Retour

BAL DES PENDUS

 

Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.

 

5

Messire Belzébuth tire par la cravate
Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,
Et, leur claquant au front un revers de savate,
Les fait danser, danser aux son d'un vieux Noël !

 


10




15

Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles :
Comme des orgues noirs, les poitrines à jour
Que serraient autrefois les gentes damoiselles,
Se heurtent longuement dans un hideux amour.
Hurrah ! les gais danseurs, qui n'avez plus de panse !
On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs !
Hop ! qu'on ne sache plus si c'est bataille ou danse !
Belzébuth enragé racle ses violons !

 




20

O durs talons, jamais on n'use sa sandale !
Presque tous ont quitté la chemise de peau :
Le reste est peu gênant et se voit sans scandale.
Sur les crânes, la neige applique un blanc chapeau :

 

Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées,
Un morceau de chair tremble à leur maigre menton :
On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées,
Des preux, raides, heurtant armures de carton.

 

25

Hurrah ! la bise siffle au grand bal des squelettes !
Le gibet noir mugit comme un orgue de fer !
Les loups vont répondant des forêts violettes :
A l'horizon, le ciel est d'un rouge d'enfer ...

 


30

Holà, secouez-moi ces capitans funèbres
Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés
Un chapelet d'amour sur leurs pâles vertèbres :
Ce n'est pas un moustier ici, les trépassés !

 



35

Oh ! voilà qu'au milieu de la danse macabre
Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou
Emporté par l'élan, comme un cheval se cabre :
Et, se sentant encor la corde raide au cou,

 




40

Crispe ses petits doigts sur son fémur qui craque
Avec des cris pareils à des ricanements,
Et, comme un baladin rentre dans la baraque,
Rebondit dans le bal au chant des ossements.

 

Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.

 

A. RIMBAUD, Poésies, 1870.

 

LECTURE METHODIQUE DU "BAL DES PENDUS" DE ARTHUR RIMBAUD

 

« Mais vrai, j'ai trop pleuré! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer... »
(Le Bateau ivre)


Rimbaud est l'image même de la révolte adolescente contre une société sclérosée, et cette image se réalise et se fixe dans une révolution poétique contre une rhétorique également sclérosée. Mais révolution n'est pas terrorisme, et Rimbaud, sous peine de saborder son «bateau ivre», ne peut échapper à cette règle de la marginalité créatrice : non pas détruire, mais déconstruire une forme pour en isoler les éléments puis les réorganiser selon une optique personnelle, leur donnant ainsi un sens inoui. Le Bal des Pendus fait partie de ces refontes géniales, inédites et pourtant ressourcées quelque part.

O
RIGINES : formes et significations
(références : Magnard 19e siècle, p. 171, Villon, épitaphe - 1463, p. 170, Banville, Ballade des pendus, Gringoire, 1866).

Et quelles ressources ! C'est une porte à triple vantail qu'il convient de pousser si l'on veut entrer à l'aise dans une lecture méthodique, particulière et motivée du Bal des Pendus. Une forme fixe, puis deux déformations significatives, vis-à-vis desquelles Rimbaud se démarque ou se décale : Francois Villon et Théodore de Banville.

Au commencement était la forme et sa fixité ; celle bien connue de la ballade médiévale pratiquée par les troubadours - poètes, chanteurs, musiciens errant de château en château pour faire «baller» dames et damoiselles pendant que les lourds chevaliers s'en étaient allés guerroyer - et composée de trois strophes «carrées» (huitains d'octosyllabes, dizains de décasyllabes, douzains d'alexandrins)suivies d'un «envoi» puisque le texte porte dédicace au seigneur à qui courtoisement, on rend hommage et requiert service.

La ballade des pendus est un avatar thématique de cette forme : c'est dans sa dernière errance que le poète implore pardon et - ou protection face à l'ultime seigneur, l'ultraterrestre souverain, puisque l'autre a décrété pendaison de ce malfrat va-nus-pieds et beau parleur.

L'épitaphe François Villon :

Villon, voyou notoire, condamné à mort en 1463, attend sa propre pendaison : l'épitaphe est un poème écrit sur un tombeau. La tension est certes extrême quand, pour être mieux servi, on se la compose à soi-même ! Cela peut aussi porter chance, puisque la sentence de mort fut annulée par le parlement mais on n'entendit plus parler de Villon, ni parler VilIon : cette ballade est bien l'épitaphe du poète.

Le macabre a donc ici des résonnances pathétiques, voire tragiques : s'y lisent souffrance et mort. Le voyou pendu se tourne vers ses frères. Le choix du point de vue :1e personne = pendus = VilIon - est atroce car il représente une anticipation effrayante.

Le poète s'adresse familièrement à ceux qui le suivront : «Frères humains» - «frères» a certes une connotation religieuse mais peut être simplement et plus fort interprété au 1er degré : tous y passeront et cette complicité qu'on lui refuse peut être maintenant, il faudra bien un jour la lui accorder. Le «vous» apostrophe directement ces frères humains qui passent devant le gibet : ainsi «nous et vous» - les pendus et les vivants - sont intégrés dans un même système personnel du discours (1e - 2e pers. du sg. et du pl.), c'est-à-dire de la présence, paradoxale en ce qui concerne les pendus. Angoisse et horreur d'un homme qu'épouvante l'ultime étape.

Dans cette angoisse, Villon n'accorde à ses «frères humains» qu'un rôle d'intercesseurs. En effet, celui dont il cherche le plus à se rapprocher, puisqu'il s'adresse à lui sous forme de 2e personne du singulier, c'est «Prince Jésus qui sur tous a maîtrise», et en fait le dédicataire de sa ballade. Le hors-la-loi au bord du gouffre, se tourne vers la forme humaine de Dieu.

Au commencement était la forme et sa fixité ; celle bien connue de la ballade médiévale pratiquée par les troubadours - poètes, chanteurs, musiciens errant de château en château pour faire «baller» dames et damoiselles pendant que les lourds chevaliers s'en étaient allés guerroyer - et composée de trois strophes «carrées» (huitains d'octosyllabes, dizains de décasyllabes, douzains d'alexandrins)suivies d'un «envoi» puisque le texte porte dédicace au seigneur à qui courtoisement, on rend hommage et requiert service.

La ballade des pendus est un avatar thématique de cette forme : c'est dans sa dernière errance que le poète implore pardon et - ou protection face à l'ultime seigneur, l'ultraterrestre souverain, puisque l'autre a décrété pendaison de ce malfrat va-nus-pieds et beau parleur.

L'épitaphe François Villon :

Villon, voyou notoire, condamné à mort en 1463, attend sa propre pendaison : l'épitaphe est un poème écrit sur un tombeau. La tension est certes extrême quand, pour être mieux servi, on se la compose à soi-même ! Cela peut aussi porter chance, puisque la sentence de mort fut annulée par le parlement mais on n'entendit plus parler de Villon, ni parler VilIon : cette ballade est bien l'épitaphe du poète.

Le macabre a donc ici des résonnances pathétiques, voire tragiques : s'y lisent souffrance et mort. Le voyou pendu se tourne vers ses frères. Le choix du point de vue :1e personne = pendus = VilIon - est atroce car il représente une anticipation effrayante.
Le poète s'adresse familièrement à ceux qui le suivront : «Frères humains» - «frères» a certes une connotation religieuse mais peut être simplement et plus fort interprété au 1er degré : tous y passeront et cette complicité qu'on lui refuse peut être maintenant, il faudra bien un jour la lui accorder. Le «vous» apostrophe directement ces frères humains qui passent devant le gibet : ainsi «nous et vous» - les pendus et les vivants - sont intégrés dans un même système personnel du discours (1e - 2e pers. du sg. et du pl.), c'est-à-dire de la présence, paradoxale en ce qui concerne les pendus. Angoisse et horreur d'un homme qu'épouvante l'ultime étape.

Dans cette angoisse, Villon n'accorde à ses «frères humains» qu'un rôle d'intercesseurs. En effet, celui dont il cherche le plus à se rapprocher, puisqu'il s'adresse à lui sous forme de 2e personne du singulier, c'est «Prince Jésus qui sur tous a maîtrise», et en fait le dédicataire de sa ballade. Le hors-la-loi au bord du gouffre, se tourne vers la forme humaine de Dieu.

Le choix descriptif du texte appuie aussi, plus encore peut-être, le pathétique de la ballade, tant dans son évolution que dans ses détails. En effet, l'évocation du pendu dénonce la douleur mentale par la souffrance physique : la mort n'est pas une fin et un apaisement, le texte présente le corps du pendu qui se décompose, puis est livré aux charognards.

- str. i : «Elle est pie ça dévorée et pourrie»
- str. 2: «Excusez-nous puisque sommes transis»
- str. 3 «Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés».

Jumelée avec le système des pronoms personnels, cette désagrégation n'est plus le sort banal d'un cadavre, mais une abominable torture - ultra-prométhéenne ! - infligée à un vivant (puisqu'il parle !). Sans compter le deuxième choix descriptif - celui des détails - : insister sur le massacre du visage
«... les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.»

On connaît l'atroce supplice du «masque à rats» infligé au héros récalcitrant d'Orwell. La torture qui défigure, arrache le regard et l'âme du poète, fait de cette épitaphe un cri déchirant et désespéré.


THEODORE DE BANVILLE, Ballade des pendus, in Gringoire, 1866.

Bien différente est la tonalité du poème de Banville, gaiement musiqué par Brassens !
Banville cultive la «modernité romantique» : vogue du Moyen Age par le choix formel, du macabre parodique pour la thématique, et surtout engagement politique à peine masqué.

Le parti-pris formel est donc marqué par la volonté de distanciation : le texte est un poème inséré dans une pièce de théatre (distance par rapport au genre littéraire poétique), le pseudo-auteur n'est pas Banville mais Grinqoire, poète vagabond, qui le déclame à son insu devant Louis Xl (distance par rapport au lyrisme), il ne se balance pas, du moins pas encore, au bout d'une corde.

Le choix du point de vue est donc la focalisation externe :
«des chapelets de pendus».

Les pendus sont à la troisième personne - distance évidente par rapport à l'évocation de ces gais pantins dont l'article indéfini accentue le flou et l'anonymat, distance qui devient absolue par l'emploi de l'adjectif démonstratif :

«tous ces pauvres gens morfondus»
«ces pendus, du diable entendus,»

Le choix descriptif, à l'opposé de l'épitaphe François Villon consiste à éviter toute allusion au corps supplicié ou décomposé. Les verbes évoquent une agréable voltige qui, évoluant en ballet macabre :

«Regardez-les, cieux éblouis,
Danser dans les feux de l'aurore.»

incite à la danse d'autres anonymes :

«Ces pendus du diable entendus,
Appellent des pendus encore,»

L'objectif de Banville est évidemment politique puisque les aimables voltigeurs sont «le verger du roi Louis», et les fruits odieux d'une tyrannie dénoncée avec un luxe de cynisme et d'humour grinçant.


LE BAL DES PENDUS : la lecture rimbaldienne de la ballade des pendus.

A priori, l'atroce vision neigeuse et nocturne des pendus rimbaldiens, les affinités évidentes entre le mauvais garçon parisien et l'adolescent ardennais «aux semelles de vent», le désir visible - par la dénomination de «bal», de renouer avec la tradition musicale du genre, tissent des liens, voire une complicité élective, entre Villon et Rimbaud.

Pourtant, «je est un autre», et le Bal des pendus est très nettement marqué par la modernité romantique : goût suicidaire pour le macabre, conviction que l'horreur est une forme de beauté, distanciation (ànuancer cependant, puisque le «qui n'avez plus de panse» de la 3e strophe, 2e personne du singulier, dénonce le discours et la présence d'un «je» qui s'esquisse tout en s'esquivant...), autant de choix stylistiques qui se réclament de Banville. En outre, Belzébuth a remplacé Jésus, et la complainte des morts aux vivants a été inversée en une requête des vivants aux morts :


«Holà, secouez-moi ces capitans funèbres...»

Le Bal des pendus est une anti-ballade des pendus, un poème blasphématoire et cynique où les chevaliers croisés - les «paladins» - se balancent lamentablement, confondus avec les infidèles - les «saladins» -, poème d'invective, de révolte et de hargne.

La ballade a perdu son sens : plus de lamentation, plus de pathétique, l'envoi est supprimé, la voix du poète résonne, sarcastique, dans le néant, sans trouver de destinataire. Plus de refrain non plus, mais une strophe plus courte que les autres (quatrain d'octosyllabes - quatrains d'alexandrins) qui encadre le poème. Par ailleurs, le nombre impair des couplets - quatrains d'alexandrins - peut suggérer une structure circulaire centrée sur la strophe 5, hypothèse qui se confirme par l'approche thématique et détaillée : les couplets 8 et 9 sont l'écho des couplets 1 et 2 ; les couplets 6 et 7 correspondent aux couplets 3 et 4. La danse est une ronde infernale autour d'une allégorique grandeur humaine totalement étouffée ...

«On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées
Des preux raides heurtant armures de carton»

Le cycle formé par l'encadrement du refrain pose la tonalité dérisoire et grinçante d'une danse macabre qui se prolonge (les quatrains d'octosyllabes semblent prolonger les quatrains d'alexandrins). Alors qu'ils pensaient avoir gagné leur «paradis», les «paladins sont les jouets du diable, se dégradent à vue d'oeil - «maigres», «squelettes», et «paladins» diminué devient «pantin» - alors que, fantastiquement ou ironiquement l'inanimé - le «gibet» - s'anime - «manchot» -.

Le cycle formé par la correspondance des strophes 1-2 avec les strophes 8-9 dénonce le sinistre marionnettiste et l'humiliation des paladins :

«Messire Belzébuth tire par la cravate
Ses petits pantins noirs ...»
«Et les pantins choqués enlacent...»

C'est le diable qui tire désormais les ficelles et donne l'élan par un coup de «savate». Les malheureux sont «choqués» - émus ou propulsés ? - et le jeu sur «poitrines à jour» - chevaliers débraillés ou débauchés, ou squelettes - accentue l'horreur.
Le coup de savate est si puissant qu'il les propulse parfois trop haut :
«Oh Voilà qu'au milieu de la danse macabre
Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou.»
provoquant bonds et rebonds. Le pantin devient «baladin» :

«Et comme un baladin rentre dans la baraque...»
et le numéro terminé, regagne la baraque foraine. «Baladin», transformation ultime du paladin affaibli, ou allusion au poète auteur de ballades qui s'est fait bouffon ?

Le cycle des strophes 3-4 reprises par les strophes 6-7 marque, au coeur du bal, l'accélération de cette ronde «endiablée».

«Hurrah !i les gais danseurs qui n'avez plus de panse !»
écho : «Hurrah ! la bise souffle au grand bal des squelettes ! ...»

Le rythme infernal est accentué par les onomatopées et assimilé à un irrésistible élan de gaieté. L'euphorie quelque peu forcée du bal de cour se reproduit par delà la mort. Les danseurs, plus légers, semblent même plus enjoués ; rien ne les alourdit : ils n'ont plus de «panse», plus mal aux pieds - «jamais on n'use sa sandale» -, plus de fausse pudeur :
«Presque tous ont quitté la chemise de peau ;
Le reste est peu gênant et se voit sans scandale.»

Le ballet déchainé n'est plus seulement un spectacle : il s'entend aussi de très loin :
«Le gibet noir mugit comme un orgue de fer !
Les loups vont répondant ...»

Gare à ceux qui dans l'orgie gardent leur sérieux :
«Ce n'est pas un moustier ici les trépassés ! »

La ronde infernale tourne autour de la figuration grotesque de l'âme du preux trépassé. La strophe 5, centre du texte, ridiculise un champion en carton bouilli : son panache est un «corbeau», il combat des «armures de carton» et du tournoi glorieux ne reste qu'un tournoiement dérisoire :
«... tournoyant dans les sombres mêlées»
au coeur d'un tourbillon plus vaste.

Quelle signification finale attribuer à cette étrange et savante redéconstruction rimbaldienne ? La volonté adolescente de détruire les valeurs ringardes d'une société haïe ? Ou la violence blasphématoire trahit-elle la tentation d'un Idéal dont on a été dupe et qui vous a leurré ?


Mais vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer...»
(Le Bateau ivre.)



A.M. CARRE

Retour