la renaissance venitienne et l'orient mediterraneen
Sommaire des Bulletins

 

LA RENAISSANCE VENITIENNE
ET L'ORIENT MEDITERRANEEN
XIV
ème-XVIème siècles

Par Jean-Luc PIERRE, professeur d'histoire et de géographie, Charleville-Mézières.

 

La fortune de Venise regarde vers l’Orient.1 Le commerce, les croisades, les possessions coloniales et les fondouks mettent la ville à l’extrémité d’un empire maritime bâti sur les ruines de la " Romanie ". Les privilèges commerciaux avec Constantinople ont été préservés malgré les haines, les guerres ou le Maître qui y règne. L’archipel vénitien est parcouru en convoi par les navires qui échangent toujours les produits précieux venus d’Orient, mais aussi les fruits des plantations coloniales des îles à blé ou à sucre. A cette puissance s’ajoute maintenant la Terre Ferme, un Etat qui s’étend du Pô aux cols des Alpes.

Venise a longtemps été considérée comme " une autre Byzance ". Les liens historiques, politiques, économiques et culturels entre les deux cités donnent à la peinture vénitienne une coloration particulière. Venise est restée longtemps fidèle à l’art de cour byzantin alors que la Renaissance florentine s’est faite en réaction à Byzance.

Durant ces trois siècles, des événements majeurs affectent les relations économiques, diplomatiques et militaires entre Venise et Constantinople. Quelles influences ces relations ont-elles sur les mentalités, la Renaissance picturale et l’humanisme ?

 

 

A. La maniera graeca

La référence des peintres du quatrocento reste l’icône. Mais insensiblement les peintres latins, à la suite de Giotto, " inventent " la peinture. La maniera latina se construit en s’opposant à la maniera graeca. Pour Vasari les " Grecs " peignent des " figures avec des yeux de possédés, les mains ouvertes, sur la pointe des pieds ". Il semble ignorer les innovations et les saveurs antiques que comporte l’art du début du XIVème siècle sous les Paléologues. La vie qui émane de ces icônes n’a rien à envier à celles de Giotto. Le parallélisme est saisissant entre deux créations contemporaines, la chapelle Scrovegni à Padoue et Saint-Sauveur-in-Chora à Constantinople. Le décor comme les traits des personnages y sont traités " à l’antique ".

Pourtant Giotto devient le point nodal de la rupture picturale entre Orient et Occident pour ses contemporains comme pour Vasari au milieu du XVIème siècle. L’incompréhension grandissante entre les deux chrétientés confine désormais au mépris et à la haine.

La culture antique qui sert de modèle à la première Renaissance n’a pas totalement disparu en Italie mais elle est tout de même à reconstruire. Là où les Byzantins n’avaient qu’à puiser dans leur héritage, les Latins ont dû mener une archéologie du savoir dans les bibliothèques et dans le sol de l’orient méditerranéen. Aux XIVème et XVème siècles, pour parvenir à cette réappropriation fondatrice, les Latins devaient encore passer par l’Université de Constantinople (Katholikon Mouseion), les peintres se fournissaient dans les modèles de la peinture religieuse byzantine, eux-mêmes inspirés de l’antiquité.

Il y a rupture affichée mais l’influence de l’Orient est vive et c’est probablement ce qui explique le retard de Venise à suivre le mouvement qui s’amorce à Florence. En outre, l’icône continue de vivre et de se propager à travers toute la Renaissance ; on en retrouve souvent sur les autels d’églises de pèlerinage ou de dévotion mariale comme sur l’autel de la Salute ou dans la chambre d’Ursule peinte par Carpaccio (Accademia de Venise).

De nombreuses œuvres étaient destinées aux scuole. Ce sont des confréries actives et riches qui assuraient, dans les sestiers, réconfort et protection à des professions ou aux communautés étrangères. Les Dalmates se retrouvaient, à la scuola di San Georgio degli Schiavoni . La République exerçait par l’intermédiaire de ces associations pieuses un contrôle sur ces communautés. C’est à la Scuola des Schiavoni que se trouve encore, de Carpaccio, le Saint-Augustin dont la cellule est décorée de quelques antiquités grecques. Venise en effet est un des lieux du commerce des antiquités et des manuscrits venus du monde byzantin. Dans la peinture vénitienne, les sarcophages antiques tiennent une place importante comme dans L’Amour sacré et l’Amour profane de Titien (Louvre). Les scènes sculptées sont l’occasion parfois d’exposer indirectement des scènes érotiques comme dans, toujours de Titien, Jacopo Pesaro présenté à Saint-Pierre par le pape Alexandre VI à Anvers. Jacopo Pesaro était évêque de Paphos en Chypre, le lieu de naissance d’Aphrodite…

C’est avec le concile de Florence et surtout la prise de Constantinople que désormais le savoir antique se travaille en Occident. Progressivement s’estompe la manière byzantine alors qu’on retrouve la manière antique. Mantegna excelle dans la représentation de l’Antiquité comme dans la Crucifixion, prédelle du retable de San Zenon (vers 1460, Louvre.) Dans un décor d’Antiquité tardive, monuments, victoires et statues ruinées, Mantegna signe en grec le long du corps de Saint-Sébastien. Le cavalier dans les nuages est sans doute une référence au cheval blanc de la victoire ou au cheval blême de la Mort dans l’Apocalypse. Les flèches plantées dans le corps de saint Sébastien montrent les atteintes buboniques de la peste dont il est un des saints protecteurs. C’est aussi que l’arrivée des Turcs à Constantinople est accueillie comme une maladie mortelle :" une peste qui s’est attaquée aux habitants de la terre des Romains ". 2

 

 

B. Les conditions de la peinture : peintres et commanditaires

Le peintre d’icône et le peintre de la Renaissance italienne travaillent dans des conditions différentes. Moine inspiré dans un cas, artisan à la tête d’une boutique dans l’autre. L’art est avant tout un métier, un savoir-faire garanti par une guilde sous le patronage de saint Luc, l’Arte dei Depentori, dont les statuts (la mariegola) remontent à 1271. La peinture appartient aux arts mécaniques3 et le peintre qui donne son nom à l’œuvre est plutôt un cachet d’atelier qu’une signature. Les garzoni tissent dans la bottega des liens familiaux. Mantegna épouse la fille de son maître Jacopo Bellini. Titien, Véronèse ont des enfants peintres. Un atelier équipé, c’est aussi un patrimoine avec des esquisses, des dessins qui se transmettent par testament. Le caractère ignoble du métier prête à la critique. Les peintres sont accusés d’ignorance, d’excentricité, pourtant si certains sont anoblis (Bellini, Mantegna, Titien), c’est qu’ils servent les intérêts des puissants, et à Venise, les artistes sont de véritables serviteurs de l’Etat. La fresque ne s’est pas développée à cause du climat de Venise : humidité et salinité. La toile remplace le bois vers 1470. Antonello da Messina, de passage à Venise en 1475 après un séjour en Flandre, amène peut-être l’usage de l’huile. L’abandon de la tempera permet des supports de grandes dimensions et donc la fin des polyptyques et l’attaque directe, sans dessin préparatoire. Giovanni Bellini en commence l’exploitation, en posant ses couleurs en glacis, les tons plus sombres sur un champ plus clair. Carpaccio avait déjà aminci la préparation de plâtre, révélant ainsi la texture du tissu. Giorgione part d’un fond brun, les figures émergent de l’ombre. Vasari estimait que peindre avec les seules couleurs sans dessin préliminaire était à Venise la meilleure façon de peindre. Ainsi naît l’opposition durable entre le disegno florentin et le colorito vénitien. La peinture vénitienne se construit directement sur la toile en matière épaisse qui peut se retirer ou être recouverte, transformée.

C’est dans ce contexte que se place la Tempête de Giorgione (Venise, Accademia ). L’œuvre permet d’entrer dans le monde de la grande érudition et de la distinction mêlées à une foi profonde. Jusqu’alors, l’intimité des contemporains avec les sujets représentés dispensait d’un surcroît d’explication. Salvatore Settis dans " La Tempesta " interpretata (Turin, 1978) propose, en s’appuyant sur des sculptures de la chapelle Colleoni de Bergame, une histoire d’Adam et Eve. Eve allaitant Caïn, l’enfant de la malédiction, tandis qu’Adam, ayant troqué la houe pour la lance médite sur le sort de l’homme après la chute. L’éclair traduit, dans le langage emblématique cher aux érudits vénitiens, la redoutable présence divine ou des inquiétudes plus prosaïques, la peste, les Turcs… Gabriele Vendramin, le commanditaire, issu d’une famille de commerçants, d’une famille dogale, rivalisait par la culture et par les collections de tableaux avec son voisin, beau-frère et ami, Taddeo Contarini. C’est dans l’univers codé et subtil d’un cercle d’art de la Renaissance que nous fait rentrer l’œuvre.

Cette liberté connaîtra son terme avec l’interrogatoire en 1573 de Véronèse mené par le Saint-Office à propos d’une Dernière Cène qu’il vient de terminer4  ; toile destinée au réfectoire du couvent des Saints-Jean-et-Paul. " Quelqu’un vous a-t-il commandé de peindre des Allemands, des bouffons et autres pareilles figures dans ce tableau ? [...] croyez-vous avoir bien fait de peindre de la sorte et voulez-vous soutenir qu’il est bien décent ? ". Les réponses embarrassées de Véronèse sont révélatrices : " nous autres peintres, nous prenons des licences que prennent les poètes et les fous. " Il revient aux autorités ecclésiastiques de rappeler aux peintres les règles à respecter. Les modifications exigées ne seront pas apportées à l’exception d’une inscription faisant référence à Luc (V,27-32). Le Repas chez Levi (Venise, Accademia)est un titre plus en convenienza avec les canons de la dernière session en1563 du Concile de Trente qui décrète : " On doit garder, surtout dans les églises, les images du Christ, de la Vierge Marie mère de Dieu et des autres saints, et leur rendre l’honneur et la vénération qui leur sont dus. Non parce qu’on croit qu’il y a en elles quelque divinité ou quelque vertu justifiant leur culte [...] comme le faisaient autrefois les païens qui plaçaient leur espérance dans les idoles, mais parce que l’honneur qui leur est rendu renvoie aux modèles originaux que ces images représentent. " On en revient aux origines orientales du débat sur la légitimité de la représentation figurée.

 

 

C. L’Union des Eglises, impossible rempart face aux Turcs

Face à la menace turque, une ultime tentative de réconciliation entre Rome et Byzance aura lieu à Ferrare puis Florence en 1438-39. Les litiges portaient sur le Purgatoire, le pain azyme et la question du Filioque. Finalement les points d’accord fondamentaux seront nombreux. Même sur l’épineuse question de la " procession " de l’Esprit, les deux formules (Filioque et Per Filium) sont considérées comme strictement équivalentes lors de ce concile pour le moins " œcuménique ". Le point d’accord absolu est bien la présence des Trois Personnes dans le Baptême du Christ particulièrement représenté à la fin du XVème siècle. Mais jusque là, les Grecs niaient la validité du baptême des Latins et vice et versa. Le tableau de Piero della Francesca, formé par Domenico Veneziano, peut se lire comme la matérialisation de ces débats. Dans le Baptême (vers 1450, Londres N.G), Jean Le Précurseur, (Prodromos) avance un pied dans la grève d’où naît, des pieds du Christ, la source symbolique dans laquelle, plus loin, un catéchumène s’apprête lui aussi à recevoir le baptême, cet événement capital et unique de la naissance à la vie chrétienne.

La lunette du tableau et le ciel sont reliés au Christ par la Colombe qui plane entre ciel et tête, c’est la Trinité. La Trinité est encore probablement exprimée par les trois personnages ailés à gauche comme dans les icônes. De gauche à droite, l’Ancien et le nouveau Testament sont séparés par le tronc de l’arbre (chêne de Mambré ?), préfiguration de la croix. En profondeur, on passe de l’événement initial à l’événement contemporain. En effet, les Orientaux venus au Concile de Florence passent, hiératiques au fond avec leurs étranges coiffures à la graecanica et leurs vêtements colorés qui se reflètent dans l’eau.

L’empereur Jean VIII Paléologue, le Patriarche Joseph II et une suite d’un millier de personnes répondent à l’invitation du Pape Eugène IV que convoie la flotte vénitienne. " Le pape Eugène eut l’idée de faire venir à ses frais en Italie les membres de quatorze églises grecques pour qu’ils s’unissent à celle de Rome. L’empereur de Constantinople et le patriarche firent le voyage avec tous les dignes prélats de cette nation [...] On fit à Sainte-Marie-Nouvelle une très belle installation de sièges ; on l’appela le Concile de Florence [...] Arrivèrent alors des Jacobites et des Ethiopiens et des envoyés de Prêtre Jean [...] Tous les savants d’Italie et de l’étranger furent invités " 5 . Les costumes byzantins fascineront les Italiens, parce qu’ils " n’ont jamais changé de costume depuis mille cinq cents ans. " Des Arméniens, des Coptes, et d’autres représentants des Eglises préchalcé- doniennes6 , accompagnent la cour byzantine et en rajoutent au décorum. Les Arméniens surtout sont en relations commerciales avec Venise dès le XIII° siècle. Pour la première fois un livre de prières en arménien y est imprimé alors que s’installe, dans l’île de San Lazzaro, la congrégation arménienne des Mekhitaristes liée au catholicisme.

Le troisième personnage important du concile est le cardinal Bessarion, intermédiaire indispensable pour une réunion des deux Eglises. Métropolite de Nicée, son autorité s’étend aux monastères grecs du Basilicate et de la Sicile qui passent sous l’obédience de Rome en même temps qu’il est nommé cardinal romain. C’est sous ses traits que Carpaccio représente Saint-Augustin à la" Scuola dei Schiavoni ". Il rassemble une collection de manuscrits, le fonds le plus imposant qu’ait connu la Renaissance, qu’il lègue à Venise en 1468 pour quelle soit ouverte à tous, reflet occidental des grandes bibliothèques antiques. Alde Manuce (1449-1515), le plus célèbre imprimeur de son temps, imprimera pour la première fois des ouvrages grecs classiques et théologiques. L’écriture de son principal collaborateur, Marc Musurus de Crète servit de base au dessin des caractères d’imprimerie grecs.

L’Union espérée tarde à se concrétiser. Ce n’est que six mois avant la prise de Constantinople que l’Union, acceptée à Florence, sera proclamée alors que Constantin XI attend des renforts qui ne viennent pas7 . La défaite de 1453 est perçue comme une mutilation de la chrétienté qui aggrave la grande peur millénariste de cette seconde partie du XVème siècle. Ursule et les onze mille vierges martyrisées à Cologne par les Huns, histoire popularisée par La Légende dorée et peinte en particulier par Carpaccio (Accademia) au début du XVI° siècle est peut-être en rapport avec les exactions qu’on impute aux Turcs. On voit naître le culte du sang du Christ et se multiplient les images du Christ souffrant. Giovanni Bellini en peint une dizaine dont le célèbre Ecce Homo de Londres. Andrea Mantegna laisse une image saisissante du Christ étendu sur une planche vu depuis les pieds, Le Christ Mort (vers 1480, Milan). L’étude anatomique, la disposition font penser à une table de dissection.

Les Ottomans débarquent même à Otrante avec près de vingt mille soldats pendant l’été 1480 ; razzia sans lendemain. L’événement, et les massacres (" Les 800 martyrs d’Otrante "), déclenchent un mouvement de panique que traduisent les nombreux Massacres de Innocents. Les gravures de Schoen (1530) montraient des marchés turcs où l’on vendait des prisonnières chrétiennes nues, et des enfants empalés ou coupés en deux par les soldats du sultan. Les Humanistes et Réformateurs comme Erasme dans De bello turcis inferendo, en 1530 ou Luther dans Von Kriege wider die Türcken (1529) tonnent contre cette " Race barbare ", cette " grande armée de diables. "

Au même moment, Mehmet, humaniste et amateur de peinture, demande à l’ambitieux Gentile Bellini de peindre pour la galerie du harem. Il reste de ce séjour de plus d’un an près du Sérail, le célèbre portrait du sultan à la National Gallery de Londres. En retour, la peinture vénitienne mettra en scène de manière durable l’Histoire Sainte peuplée d’Ottomans en turban, ennemis de la foi. On assiste maintenant à une ottomanisation du monde grec et de l’Orient évangélique comme dans La prédication d’Etienne à Jérusalem du Louvre (1510-20) peinte au moment où Selim s’empare de la Syrie et de l’Egypte. Des chapeaux byzantins, des turbans ottomans, des voiles et coiffes de femmes arméniennes, c’est la vision idéalisée d’un cosmopolitisme bien réel de l’empire ottoman. Des monuments antiques ruinés, on reconnaît l’arc de Titus construit à Rome pour commémorer la " Guerre des Juifs ", la prise de Jérusalem en 70 de notre ère par les armées de Vespasien et de son fils Titus. Ne peut-on y voir là un rappel des " questions " que pose la présence des Juifs perçus comme alliés des Turcs et des musulmans dans les mentalités européennes ? Luther assimile les Juifs aux Turcs et donc aux démons : " Ils ont un Dieu qui est passé maître en l’art de raillerie, il s’appelle le diable et le mauvais esprit. " Le franciscain Bernardin de Feltre exacerbe l’émotion anti-juive en 1475 à Trente en les accusant du meurtre rituel d’un enfant. Giovanni Bellini exaltera bien à Venise Vincent Ferrier (retable de Saints-Jean-et-Paul) à l’origine d’une législation anti-juive vers 1412. Et que dire des mots de Ronsart (La Pléiade, Tome II, p. 674) : " Je n’ayme point les Juifs, ils ont mis en croix / Ce Christ, ce Messias qui de nos pechez efface, /… Fils de Vespasien, grand Tite (Titus), tu devais, / Destruisant leur cité, en détruire la race… " En 1516 Venise crée le ghetto…

Dans les œuvres de Carpaccio, des édifices à plan centré comme le Saint-Sépulcre ou le Dôme du Rocher attestent des descriptions qui circulent dans Venise. Des minarets témoignent de la puissance de l’islam réunifié sous l’autorité d’un maître qui règne sur trois continents, et bientôt, grâce à Khayreddin Barberousse, sur la mer Méditerranée.

 

 

D. Venise et l’invention du monde a la Renaissance

Au XVIème siècle, la plus prestigieuse et la plus ancienne des ambassades vénitiennes demeure Constantinople. Il fallait toute l’habileté du baile pour concilier les intérêts vénitiens et la suspicion des puissances chrétiennes face à l’expansionnisme ottoman. Marino Cavalli devant le Sénat vénitien en 1560, exprime bien le double jeu diplomatique : " Face au Turc, il convient d’avancer avec une extrême prudence entre ces deux voies, lui faire ou ne pas lui faire la guerre. Il convient de ne pas la faire, mais de telle sorte qu’il ne s’imagine pas que nous ne pourrions la faire [...] Il faut que nous ayons des relations d’amitié avec le roi d’Espagne et avec l’empereur pour faire croire qu’en cas de nécessité nous serions aidés par ces derniers [...] de même que face à l’Espagne et à l’empereur, nous devons nous servir de l’amitié des Turcs. " A l’époque des découvertes, c’est ce monde turc, si proche et si lointain à la fois, qui fascine les humanistes, voyageurs et géographes bien plus que les mondes extra-européens. Le baile de Venise, nommé pour deux ans par le Grand Conseil, administre les intérêts des résidents et exerce un magistère sur tous les établissements vénitiens en Méditerranée orientale et en mer Noire. Depuis ces possessions, partent et arrivent les explorateurs, soldats, marchands, princes dont les relations de voyage alimentent les chancelleries mais donnent aussi aux peintres des sources fiables à leur composition.

La peinture vénitienne est, jusqu’au XVème siècle, indifférente à la nature. Avec le goût des découvertes et les descriptions qui affluent et sont éditées à Venise, le paysage apparaît dans les arrière-plans. Les plantes et les animaux grouillent dans les œuvres de Carpaccio ou de Cima da Conegliano. Loin de ces excès, la Tempête de Giorgione est le premier tableau qui représente un paysage avec des figures et non des figures avec un paysage. Son élève Titien multipliera ces scènes mythologiques, historiques ou religieuses (et énigmatiques) dans des paysages d’accompagnement. C’est aussi l’époque où Venise se tourne vers la Terre Ferme à mesure que sa puissance maritime s’estompe du fait des conquêtes ottomanes et de l’ouverture des océans.

En 1547 paraît à Venise, ville de l’édition, la première traduction italienne du Coran, et en 1568, de Francesco Sansovino, l’Historia universale del origine e imperio de’ Turchi. Des marchands turcs tolérés dans la ville auront officiellement un fondouk, le Fondaco dei Turchi en 1579. Des produits et des hommes circulent entre Venise et Constantinople. Le café, les esclaves, les tapis anatoliens ou les vitraux en verre de Murano des grandes mosquées de Sinan, témoignent de ces échanges8 .

Les Turcs, en effet, se passionnent aussi pour l’Occident et tirent des informations des marchands installés à Constantinople et des voyageurs occidentaux dans le monde turc. Joachim du Bellay a su traduire à sa manière cette ressemblance féconde : " Il fait bon voir ces Coïons magnifiques, /Leur superbe Arcenal, leurs vaisseaux, leur abbord, /Leur sainct Marc, leur Palais, leur Realte, leur port, /Leurs changes, leurs profits, leur banque et leurs trafiques : /... Mais ce que l’on doit le meilleur estimer, /C’est quand ces vieux coquz vont espouser la mer, /Dont ilz sont les maris et le Turc l’adultere. " Les Regrets, CXXXIII.

Les ruines de villes antiques encore debout en Orient amènent les humanistes, les architectes et les utopistes à penser les villes nouvelles et tenter de les construire. La Renaissance est l’âge des villes imaginaires. Avant que les premières réalisations de villes nouvelles voient le jour par la volonté de princes fortunés, c’est dans les peintures qu’elles seront réalisées comme en témoignent les admirables perspectives architecturales : la Place idéale de Berlin-Dahlem ; celle de la Walters art Gallery, Baltimore ou celle d’Urbino.

Dès la fin du XVème siècle, La Place San Marco se donne en spectacle et Venise est la seule cité au XVIème siècle à avoir une ligne d’ordonnancement. Les Anciennes Procuraties de Pietro Lombardo, Les Nouvelles de Scamozzi (1584), l’aménagement de la Piazzetta avec la façade de la Liberia de Sansovino, constituent le front de scène de cette entrée maritime triomphale dans la ville. Le repas chez Levi ou Les Noces de Cana nous donne aussi un projet d’urbanisme : arcs, ensembles perspectifs, palais, façades " palladiennes ". Véronèse fréquentait le cercle intellectuel de Daniele Barbaro, traducteur et commentateur de Vitruve, et intègre sa peinture à l’architecture palladienne en des scénographiques à l’antique comme à la villa Maser. Pour changer la ville, il faut des moyens et d’impérieuses nécessités. Chypre9 , tombée aux mains des Vénitiens en 1489, est féconde10 , mais les côtes turques se voient du château de Buffavento. Un provveditore chargé de la défense fait venir les meilleurs architectes de la République. Girolamo Maggi fortifie Nicosie et Famagouste où il mourut lors de la prise de la ville par les Turcs. La ville idéale rêvée par les humanistes prendra corps dans la ville fortifiée. C’est le cercle qui est le motif géométrique idéal, plus souvent le polygone bastionné qui, par la multiplication des côtés tend vers le cercle, comme à Nicosie. A Famagouste la forte présence d’un plan rectiligne scandé par les monuments gothiques et la forteresse-palais impose une ligne continue avec quatre portes fortement bastionnées.

Venise introduit aussi la modernité dans ce monde peuplé de superstitions et de … sauterelles qui s’abattent sur l’île au milieu du XIVème siècle. Outre l’aristocratie, l’essentiel de la population est orthodoxe. Le patriarche d’Antioche contacté recommande la procession des icônes et fait dresser une croix spéciale contenant un morceau de la Vraie Croix, du pain bénit, l’évangile de Jean, des reliques, mais le résultat n’est pas très probant. Le capitaine de Famagouste, Pietro Lion, magistrat, érudit et archétype de l’homme actif de la Renaissance, eut en 1510 une initiative hygiéniste qui fit, en un demi-siècle, disparaître les sauterelles qui dévoraient les récoltes. Il imposa que chacun récupère les œufs pour les noyer dans la mer sous peine de sanctions et de taxes. Cette histoire illustre l’opposition entre les méthodes traditionnelles et la modernité de la réflexion. Pour lutter contre une malédiction, en transformant un instrument de la colère divine en une vulgaire bestiole, l’homme renaissant provoque un changement de mentalités. La Renaissance, c’est le refus de la vision traditionnelle du monde et de ses cloisonnements11 .

Les Turcs dominent tout le bassin oriental de la Méditerranée et l’affermissement de cette puissance passe par la maîtrise de la mer et des îles. Rhodes est prise en 1520, Malte a tenu malgré le terrible siège des troupes de Soliman en 1564. Chypre constituait une base de corsaires chrétiens qui se livraient à la piraterie pure et simple causant de graves dégâts aux intérêts des populations même chrétiennes des côtes et des îles12 . L’hiver 1569-70 est rude, et Chypre est plus isolée que jamais et les nouvelles sont plus lentes à venir. Les intellectuels se mobilisent pour la noble cause. Ronsart écrit en 1571 son Veu à Vénus pour garder Cypre de l’armée du Turc : " Belle déesse, amoureuse Cyprine... / Garde du ciel, Cypre, ton beau séjour,... / Ne permet point qu"un barbare seigneur, / Perde ton isle et souille ton honneur : / De ton berceau chasse autre part la guerre… "

Une sorte de préfiguration de la Sainte Ligue est organisée dans la précipitation13 . Selim II envoie Lala Mustapha qui débarque le 1er juillet 1570 à Larnaka, Nicosie capitule le 9 septembre, les secours chrétiens arrivent trop tard, au seuil de l’hiver. L’Occident a fait preuve d’inconséquence dans cette guerre et cela servira de leçon pour l’année suivante à Lépante. Famagouste est prise en août 1571, après un long siège. Les Turcs ont bénéficié de l’encouragement tacite des Grecs. L’événement fait prendre conscience de la nécessité d’une Ligue entre L’Espagne, la Papauté et la Seigneurie. Le 7 octobre 1571 a lieu la bataille de Lépante qui marque le retournement de la puissance en Méditerranée au détriment des Turcs.

 

 

Conclusion

D’une certaine manière, la Renaissance a profité de l’affaiblissement de l’orthodoxie. Venise, angle mort des stratégies impériales, royales ou pontificales, révèle le double jeu de sa diplomatie axée sur la défense de ses intérêts économiques. Pourtant, l’ouverture du monde clos qui est en train de se produire ne passionne pas autant que les querelles de l’ancien monde pour la possession de quelques îles desséchées ou comptoirs fortifiés.

Au milieu de ces tourments et basculements historiques, Venise est entrée brutalement et tardivement dans la Renaissance pour en devenir un des moteurs essentiels. Tout au long de ce mouvement, la Renaissance vénitienne, par ses contacts étroits avec l’Orient méditerranéen, a tiré de ces échanges et de ces lieux, certaines de ses sources d’inspiration même si les choix culturels étaient déterminés par des choix de politique étrangère. Les peintures, reflets de leur temps, ont en partie transfiguré ces évolutions dans les formes et les pigments.

Ces terres lointaines étendaient le champ de l’expérience des humanistes novateurs. Les belles villes de Crète ou de Chypre portent encore l’empreinte du génie vénitien. Leurs fortifications rappellent le rôle de rempart face aux Turcs que l’Etat vénitien, modèle du bon gouvernement, a joué pendant plusieurs siècles.

La richesse des colories n’a d’égal que celle des commanditaires. Les humanistes appartenaient souvent à l’aristocratie dirigeante de la cité et l’humanisme s’y conçoit comme le fondement de la vie sociale. Le monde policé de cette aristocratie se représente dans la toile, sur la scène des théâtres et le décor de la ville. L’artiste place l’homme au centre de cette représentation avec la distanciation caractéristique de la " modernité ".

La liberté de l’artiste s’est accrue. La toile et l’huile, plus souples d’utilisation, libèrent les artistes vénitiens du disegno, favorisent l’inspiration et permettent les repentirs. Mais cette liberté a ses contraintes. L’Etat, l’Eglise et les Scuole sont les principaux mécènes. L’œuvre est donc sous un contrôle permanent que la reprise en main à la fin du Concile de Trente renforce dans les termes exacts des Pères d’Orient.

La postérité de la création vénitienne se révèle au XIX° siècle. Orientalistes, coloristes, impressionnistes, trouveront dans les spécificités de la peinture vénitienne une source inépuisable d’inspiration

 

 

J'ai souhaité donner ici quelques conclusions d’un article composé avec un correspondant canadien et que nous avons lancé sur Internet. Ce travail comporte des notes détaillées, une bibliographie, un lexique, une carte commentée, des extraits des Vies de Vasari et surtout des tableaux qui permettent de relier certains riches musées virtuels. http://www.mlink.net/~sergero/orient/index.html

notes :

1 Les livres sur l’histoire de Venise ne se comptent pas. Je signale le livre récent d’Elysabeth Crouzet-Pavan, Venise triomphante, Les horizons d’un mythe, Albin Michel, " B.H. ", 1999. En italien : Vittore Branca, La sapienza civile, Studi sull’umanesimo a Venezia, Florence, 1999.
2 " Je vis encore le ciel : Et voici paraître un cheval blanc ; son cavalier s’appelle Fidèle et Véritable; c’est avec justice qu’il juge et fait la guerre. " Apocalypse, 19, 11. Ou le " cheval blanc " de la victoire ou " le cheval blême " de la Mort. Apocalypse, 6, 2 et 8. Alain Ducellier, Chrétiens d’Orient et Islam au Moyen-Age, Armand Colin, p.416.
3 Voir le jeu de mot classique pour désigner un mauvais peintre : " Plus fait pour la teinture que pour la peinture. ". Vasari : le Vite…, vol I, p.215 .
4 André Chastel : Chronique de la peinture de la Renaissance, 1280-1580, Office du livre, Fribourg, 1983. Voir le chapitre X et le texte intégral du procès verbal en annexe, passionnant. Le Saint-Office a été créé par Paul III en 1542 pour lutter contre les progrès du protestantisme.
5 Vespaziano da Bisticci, cité Chastel, Chronique…, p.74.
6 Les différents conciles, qui ont tous lieu en Anatolie, vont progressivement définir de plus en plus finement ces concepts théologiques. En 451 à Chalcédoine face à Constantinople, le Christ est déclaré : " Vrai Dieu et vrai homme, sans confusion, sans division "[...] " qui se fait connaître en deux natures sans mélange, sans changement, indivisiblement, inséparablement, de telle sorte que [...] les propriétés de chaque nature ne demeurent que plus fermes lorsqu’elles se trouvent unies dans une seule personne ou hypostase ". Les Eglises qui refusent cette nouvelle définition (copte, arménienne, syriaque…) sont dites préchalcédoniennes.
7 L’anti-unionisme qui se développe à Byzance fait dire au grand-duc Notaras " Plutôt le turban que la tiare. " Voir Ducellier : Chrétiens…, 1453 : fin ou renouveau, p : 403-437.
 8 Voir Bernard Lewis : Comment l’islam a découvert l’Europe, Gallimard, pages 116-118. Stéphane Yerasimos : Les voyageurs dans l’Empire ottoman (XIVème-XVIème siècles), Ankara, 1991.
9 Jean II de Lusignan meurt en 1458 en laissant un fils naturel, Jacques, qui épouse Catherine Cornaro… et la cause vénitienne. Venise assure une telle protection rapprochée… que Jacques meurt en 1473 en laissant Catherine régente et un fils posthume qui ne vivra pas. Catherine abdique en 1489 en faveur de la République de Venise.
10 Chypre exportait les ortolans en barils conservés dans du vinaigre et des herbes odoriférantes, des fruits secs, du vin sucré la Malvoisie surtout enchante les tables d’Occident. Cette colonisation évolue vers l’économie de plantation de la canne à sucre. On a fouillé des sucreries qui avaient fait l’objet d’investissements colossaux des Lusignan (à Paphos), des Hospitaliers (à Kolossi) et des Cornaro (à Episkopi). Pour tout cela voir Braudel : La Méditerranée… , Armand colin, 1990.
11 Benjamin Arbel, Sauterelles et mentalités, Annales E.S.C., 1989, N°5, pp : 1057-1074.
12 Voir G. Castellan : Histoire des Balkans, Fayard, 1991, p. 332, et F. Braudel : La Méditerranée, pp 616-647.
13 Marcantonio Colonna, l’homme de guerre de Pie V, dirigera une petite flotte pontificale soutenue par Philippe II qui envoie son grand marin Andréa Doria, tandis que Venise lance une flotte de 60 galères

 

© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°20, 2000.

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